Jardin des Tuileries et palais projeté par Catherine. Dessin de Gilles Brémond d'après une source historique.
Jardin des Tuileries et palais projeté par Catherine. Dessin de Gilles Brémond d'après une source historique.

Le jardin de Catherine de Médicis

Château et jardin demeurent séparés sous le règne d'Henri IV.
Château et jardin demeurent séparés sous le règne d'Henri IV.

Catherine apprécie son jardin des Tuileries. Dans son esprit, ce dernier doit susciter une admiration égale à celle du palais.

 

En 1452, le florentin Léon Battista Alberti avait publié "De re aedificatoria" . Ouvrage de référence indiquant que jardin et demeure ne peuvent être pensés séparément. Demeure et jardin sont uniques et indissociables. Et traitant de nobles résidences campagnardes, il souligne que jardins et demeures doivent  s'inscrire dans l'harmonie d'un paysage.

 

Comme ses architectes, Catherine n'ignore rien des préconisations du florentin. Paradoxalement le jardin des Tuileries est clos comme un jardin du Moyen-age et séparé du palais par une voie passante. Le mur qui le ferme à l'Est est en biais et en son milieu décroche un demi cercle qui occuperait la moitié aujourd'hui du bassin octogonal. Au delà, l’enceinte de Charles IX protège le site.

 

Cet éden verdoyant s'étire globalement sur une longueur de 500 mètres de long sur 300 de large.

 

6 longues allées parallèles à la Seine, coupées par 8 allées perpendiculaires organisent l'espace. Chaque croisement délimite des "parquets", c'est à dire des périmètres plantés de bosquets, de parterres de fleurs, de plantations diverses comme une vigne.

 

Au nord du jardin, la reine installe les écuries et un grand manège. Couvert il est dédié à des activités équestres.

 

Durant la révolution ce manège reconstruit sous Louis XV servira un temps de siège à l'assemblée nationale qui y jugera et condamnera à mort Louis XVI.

 

 

Labyrinthe et mur d'echos

Pour apporter des hauteurs de Saint-Cloud l'eau indispensable  pour alimenter notamment fontaines et bassins "un aqueduc en poterie, noyé dans un manchon de béton d’une qualité exceptionnelle" (source Procès verbal de la commission municipale du vieux Paris -1905) dit aqueduc de Chaillot) est construit très probablement vers 1567 par Bernard Palissy, possédant entre autres compétences des solides connaissances en hydrologie.
Une ambassade Suisses, le 1er mai 1575, venu  présenter au roi ses lettres de créances nous en a laissé une description des lieux. En italique, dans cet article, leurs observations admiratives permettra d'imaginer les lieux  :
  
 " Le jardin est fort vaste et très-agréable. Une large voie le partage en deux parties, plantées de chaque côté d’arbres élevés, ormes et sycomores, qui fournissent de l’ombre aux promeneurs. [...] Dans ce jardin sont plusieurs fontaines avec des nymphes et des faunes qui tiennent des urnes d’où l’eau s’échappe.[...].
  
Un jardin surprenant de surprises, un ravissement pensé pour ébaudir le promeneur. Le lieu n'est pas seulement conçu comme une déclinaison de couleurs, de senteurs fleuries, de variétés fruitières, mais pensé comme un espace scénique, magique et d'illusions visuelles et auditives. 
 
On y trouve par exemple un labyrinthe (un deddalus) fait de saules, de cyprès, de cerisiers et de fontaines 
"Il s’y trouve un labyrinthe tracé avec tant d’art qu’une fois entré on en sort difficilement. On y voit des tables faites de branches et de feuilles, des lits, etc. Ce qui est étonnant, c’est que ce labyrinthe est presque en entier formé de cerisiers courbés."
 
En faisant appel aux techniques de son temps, Catherine transforme le parcours végétal rationnel en un environnement étonnant, magique. Le "mur d'écho" (construction murale en demi-lune) qui renvoie les voix en est un exemple. L'historien et avocat Henri Sauval nous donne un aperçu, "de ce mur biais, en forme d'hémicycle".
" Les galants y donnent souvent des concerts à leurs maîtresses ; et les commencent quelque fois aux heures où il y a grand - monde, afin d'avoir plus de témoins de leurs amours. Il est situé au bout de la grande allée , et entouré d'une  grande murailles de deux toises, arrondie en demi-cercle de vingt-quatre de diamètre , verte de haut en bas, cachée par des palissades et des tonnelles. Les endroits où se reçoivent les voix  et d'où elles partent en occupent presque tout le diamètre. , n'étant séparés l'un de l'autre que par le vuide de quelques toises, qui continue vers le centre de la grande allée et conduit dans la capacité de cette demi-circonférence. Par là, on voit que cet écho n'est pas si naturel que le peuple s'imagine [...]."
L'émerveillement du visiteur ne serait pas complet sans la réalisation d'une grotte extraordinaire. Elle sera construite de 1560 à 1570.
 

LA GROTTE DE BERNARD PALISSY

Cette image provient de la bibliothèque numérique de la New York Public Library.Iidentifiant 1105364: digitalgallery.nypl.org → digitalcollections.nypl.org
Cette image provient de la bibliothèque numérique de la New York Public Library.Iidentifiant 1105364: digitalgallery.nypl.org → digitalcollections.nypl.org

 Influencée par la mode de son temps et dans dans une dynamique de subjuguer ses hôtes, Catherine décide d'édifier une grotte ; dans son jardin, "l’émaillerie devait avoir sa part". Cette dernière doit ssusciter un déferlement de superlatifs d'admiration. La grotte est complémentaire, de la mise en scène dont participent le labyrinthe et le mur d'échos.

 

Hervé Brunon, dans un article paru en 2007 dans la revue de l'INHA pour L.Zangheri (Actualités de recherche en histoire de l'Art) permet de placer cette construction dans un contexte historique propre à la Renaissance.

 

"Le développement des grottes artificielles constitue en effet l’un des aspects artistiques les plus significatifs du mouvement de renovatio antiquitatis lancé par la Renaissance. Ce type d’espaces architecturaux était apparu avec l’hellénisme et s’était affirmé dans l’art des jardins romains, désigné par différents vocables comme amaltheum (Cicéron), musaeum (Pline l’Ancien) ou encore nymphaeum. Les équivalents modernes des modèles antiques présentent de même une certaine fluctuation terminologique, qui subsiste encore aujourd’hui entre les mots « grotte » et « nymphée ».."

 

 Pour cette réalisation audacieuse que Catherine veut exceptionnelle, elle fait appel en 1565 à l'autodidacte (hydrologue, verrier, arpenteur, géomètre...) Bernard Palissy, dont la notoriété justifiée lui permet d'être certaine que le succès de son projet sera assuré.

 

Le maître-céramiste, naturaliste unique, répond ainsi à la commande de la reine-mère:

 

 

«S’il plaisoit à la Royne, me commander une grotte, je la voudrois faire en la forme d’une grande caverne d’un rocher ; mais, afin que la grotte fût délectable, je la voudrois aorner des choses qu’il s’en suyt. Et premièrement au dedans de l’entrée de la porte je voudrois faire certaines figures de termes divers, lesquelz seroient posez sur certains pieds d’estraz pour servir de colonne... Il y en auroit un qui seroit comme une vieille estatue, mangée de l’ayr ou dissoutte a cause des gelées, pour démontrer plus grande antiquité. Il y en auroit un autre qui seroyt tout formé de diverses coquilles maritimes, sçavoir est les deux yeux de deux coquilles ; le nez, bouche, menton, front, joues, le tout de coquilles, voire tout le résidu du corps... Pour faire émerveiller les hommes je en vouldrois fère trois ou quatre vestus et coiffés de modes estranges, lesquels habillements et coiffures seroient de diverses linges, toiles ou substances rayées, si très approchans de la nature, qu’il n’y auroit homme qui ne pensast que ce fut la mesme chose que l’ouvrier aurait voulu imyter... Je vouldrois fere certaines figures après le naturel, voire imitant de si près la nature, jusqu’aux petits poilz des barbes et des soursilz, de la même grosseur qui est en la nature, seroient observez... » (source Wikisource." Lettres écrites de la Vendée" de M. Benjamin Fillon).

 

Celui qui va devenir l"inventeur des rustiques figulines (ndlr : modelées en terre) de la "royne mère du roy", pour une majorité d'historiens, avait déjà construit une grotte au château d’Ecouen, honorant une commande du connétable Anne de Montmorency (ndlr Henri Brunon pense que rien n'est prouvé sur le fait que Palissy ait achevé la grotte d'Ecouen et que les plans retrouvés concernaient Ecouen) . Suite à cette réalisation réussie, il écrit "Architecture et Ordonnance de la grotte rustique de Monseigneur le Duc de Montmorency, Pair & Connestable de France".

 

La grotte est décorée de coquillages et peuplée d'animaux émaillés, d'origine terrestre (lézards, grenouilles...) et marins émaillés ( écrevisses, homards...)

 

Ses moulages artistiques semblant plus vrais que nature, qu'il est soupçonné que ses compositions soient réalisées sur des animaux morts pour un rendu de certaines "figures après le naturel".

 

Nicolas et Mathurin (probablement ses deux fils), "sculpteurs en terre" ont aidé Bernard Palissy à élever la grotte artificielle émaillée.

 

Ce dernier était également connu comme Maître Bernard des Thuileries, probablement car il devait y disposer d'une maison, soit qu'il dormait pour des raisons professionnelles dans son atelier, situé comme on le lira plus bas, dans l'aire des Tuileries.

 

Les ambassadeurs Suisses déjà mentionnés, ont décrit également cette réalisation. Ils sont impressionnés par la grotte, l'ouvrage le plus "remarquable" du jardin.

 

"C’est un rocher sur lequel courent divers reptiles, serpents, limaçons, tortues, lézards, crapauds, grenouilles, et toute espèce d’animaux aquatiques. Eux aussi versaient de l’eau. Même on eût dit que du rocher lui-même suintait de l’eau. [...]."

 

 

 

La grotte perdue

Grotte de Palissy supposée par erreur destinée au jardin des Tuileries.
Grotte de Palissy supposée par erreur destinée au jardin des Tuileries.

 

Dan son ouvrage édité en 1868 et dédié à Bernard Palissy,

 

 

 

Un précieux témoignage de la description de cette œuvre nous est parvenu grâce au récit de la délégation helvétique du 1er mai 1575 (cf article ci-dessus) venu présenter au roi leurs lettres de créances. Son témoignage donne une description des lieux. En italique, leurs observations admiratives. Impressionnés, pour eux la grotte est  l'ouvrage le plus "remarquable" du jardin.

 

   

 

L'emplacement exact de la grotte est inconnu (peut-être dans la partie Sud du jardin ; Edmond Beaurepaire la situe sur "l'emplacement que couvre la terrasse au bord de l'eau" et probablement au niveau de la passerelle de Solferino).

 

Pour Louis Audiat (en 1868) la trace de la grotte est perdue :

"On a cherché en quel lieu des Tuileries s’élevait cette merveilleuse grotte. Dans le jardin assurément. Or, le plan de ce jardin, par Androuet du Cerceau, indique deux emplacements où elle aurait pu se trouver ; l’un au commencement de la terrasse actuelle des Feuillants ; l’autre dans un carré de bois situé sur le bord de ce qui est aujourd’hui le grand massif de droite, du côté de l’allée centrale, et à peu près aux deux tiers. C’est ce dernier qu’adopte M. de Montaiglon : car, le premier est situé près des écuries, tandis que le second moins vaste est en outre entouré d’un petit bois."

 

En 1985, les fouilles archéologiques menées lors des travaux du Grand Louvre ont permis de situer grâce à la découverte de vestiges palisséens l'atelier du maître. Ils ont été découverts près de l'enceinte de Charles V au sud-ouest de la Cour du carrousel. Ces fouilles indique que son atelier se trouvait sur le site de la salle des États. L'atelier était installé dans une fabrique de tuiliers, dont Palissy utilisait les fours.

 

On ne peut terminer cet article sans dire un mot de la tragique fin de Bernard Palissy, génie de son siècle, homme simple et droit.

 

Bernard Palissy refusant d'abjurer sa foi protestante meurt victime de la bêtise de fanatiques religieux lors des guerres de religion dans la prison de la Bastille en 1589 ou en 1590 « de faim, de froid et de mauvais traitements ». Il emporte avec lui le secret de ses fabrications, tandis que son corps est jeté aux chiens.

 

 

Vocations d'un jardin

        
Et pour veiller sur ce paradis et contrôler les accès au château et à la ville, Charles IX érige la porte de la Conférence à laquelle s'adosse un bastion du même nom.
 
On ne peut clore cet article sans souligner le rôle du jardin à cette époque. Xavier Le Person dans son enquête dédiées aux "Practiques" et "practiqueurs": la vie politique a la fin du règne de Henri III" relève que " Le jardin, lieu retranché des troubles du monde, est considéré à la Renaissance comme le lieu idéal pour la conférence ou la dispute. S'inspirant des spéculations d'Anciens, le fait de se promener ou de se déplacer en méditant dans un jardin est perçu par les hommes de la Renaissance, comme une action favorisant l'ouverture de l'esprit, parce que l’ébranlement de l’âme est pensé comme le déplacement du corps".
  
Évoquant une promenade de Catherine de Médicis et du cardinal de Bourbon proche de la Ligue dans les jardins de l'abbaye d’Épernay, l'auteur écrit "Cette promenade dans le jardin peut donc parfaitement avoir été pensée par la reine-mère, inspirée en cela par sa culture et les spéculations humanistes sur le pouvoir philosophique et apaisant des jardins, comme un lieu favorisant la déambulation de la pensée, source d'une possible décrispation et ouverture politique dans un moment où les négociations ne semblaient plus avancer".
 
Xavier Le Person relève ce qu'écrivait G.Lamarche-Vadel dans son livre titré "Jardins secrets de la Renaissance", à savoir que le jardin est un espace de rencontres, d'abouchements pour le jeu politique, celui des alliances et des trahisons "Le jardin, lieu accueillant  les comédies, les pastorales ou les mascarades, devient aussi le lieu d'un théâtre politique fait d'illusions et d’effets. Illusions, car comme le théâtre de comédie qui met en scène un ensemble d'artifices, effigies, signes, jeux optiques, décors, habits, rôles, censés évoquer et réunir un monde qui n'existe plus et que la scène a ressuscité". 
Porte de la Conférence et jardin des Tuileries.
Porte de la Conférence et jardin des Tuileries.