Des morts politiques

Château de Blois. (Source : Sylve VALENTIN)
Château de Blois. (Source : Sylve VALENTIN)

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Évoquer l'assassinat du roi de France et de Navarre par François Ravaillac, c'est s'intéresser au rituel funéraire des rois de France, amorçant une évolution à la mort d'Henri IV et un changement décisif lors des funérailles de Louis XIII, son fils.

  

Au Moyen-Âge, la tradition séculaire des funérailles royales avait autant de valeur que le sacre et le couronnement. Elle figurait la continuité politique, permettant au nouveau roi de tirer une légitimité, à renforcer par le sacre.

  

Les imprévus évènementiels ont été très souvent source d’us et coutumes au royaume de France, comme ceux qui ont conduit à énoncer les deux principales règles de la dévolution de la couronne qui deviendront lois fondamentales du royaume. Le "principe de masculinité" qui écarte du trône les femmes, complété par une nouvelle disposition pour empêcher Édouard III régnant sur l'Angleterre, petit fils d'un roi de France de par sa mère à monter sur le trône de France, à l'argument que  "A jamais femme et par conséquent son fils ne peut par coutume succéder au Roy de France" .

   

Un autre challenge pour les théoriciens de la monarchie : transcender le statut humain du roi en niant son trépas.  Ils lui conférèrent une survie afin d’assurer la pérennité du royaume. En réfutant la finalité mortelle à laquelle le roi n'échappait pourtant pas, les légistes royaux construisirent un discours allégorique, transformant une vie royale éphémère en une immortelle personnification du royaume.

L’effigie ou l’immortelle personnification du royaume

 

L'antique cérémonial trouvait son origine dans un événement datant du Moyen-âge : les morts des rois Henri V et Charles VI, régnant respectivement à la même période sur l'Angleterre et la France.

  

En France, la divinité royale étant acquise, il restait à renforcer la souveraineté du roi en l'unissant à l'entité abstraite qu'était l’impérissable royaume de France.

  

L'intention était de différencier le corps du souverain de celui du commun des mortels car il était avant tout un instrument politique et religieux. Le protocole funéraire créé allait au-delà de la simple négation physique de la mort. Dans un simulacre qui n'illusionnait personne, mais dont chacun était complice, le cadavre royal voué à la putréfaction était escamoté, et remplacé par une représentation vivante du roi.

  

En 1422, lorsque Charles VI mourut, les usages établis à cette occasion s'enrichirent d'une nouvelle scénarisation des funérailles royales, inspirée par la mort d'Henri V : l’apparition de "l’effigie".

 

Il convenait d'assurer que le souverain était métaphoriquement éternel. Dans une symbolique complexe, le corps personnel et le corps politique du roi étaient différenciés. Corruptible, le corps physique était embaumé, pour retarder son dépérissement. Après avoir été exposé au maximum trois jours, la dépouille était enfermée dans un cercueil de plomb. Escamotée aux yeux des vivants, on lui substituait l’effigie, à "la ressemblance dudict roy faicte en cire".

 

L’effigie était un mannequin allégorique, réaliste, transformée avec soin. Elle était la représentation anthropomorphique du défunt.

  

Figurant le roi, cette construction de bois, d'osier, recouverte de cuir, revêtue des habits du sacre, était parée des insignes de la souveraineté.

  

Objet de toutes les attentions, ce substitut du défunt symbolisait le second corps du roi. Le visage de cire moulé à partir du masque funéraire, les mains, les yeux ouverts apportaient un réalisme saisissant au mannequin articulé.

  

Au-delà d'un cérémonial codifié, qui évoluerait par la suite, les obsèques étaient transcendées par le rôle dédié à l'effigie. Placée sur le cercueil, elle était au cœur du cérémonial conduisant la dépouille à la nécropole de Saint-Denis. Double du roi, l'effigie lui assurait une survie virtuelle. Loin du monde des ombres, dans une dynamique d'étatisation, la pompe funèbre était pensée et organisée pour asseoir le règne à venir, dans une continuité politique.

  

Mais ce ne fut que l'entracte, pour un jeu d'acteur à créer !

 

Née d'une circonstance particulière (la mort de Charles VI), ce fut à l'enterrement de Charles VIII (1498), que la cérémonielle mortuaire engagée, reposant sur un raisonnement de théoriciens politiques, aboutit à son expression la plus parfaite. Dès lors, dans la procession qui allait à Saint-Denis, le cadavre fut séparé de l’effigie. Chacun allait rejoindre la nécropole de Saint-Denis dans un chariot d'apparat particulier et qui se suivait. Le premier où était allongée l'effigie était entouré des présidents des parlements. Symbolisant l'institution royale, ils ne portaient pas le deuil ; tous les honneurs revenaient à la seule effigie. Et c'est à la mort de Charles VIII que le héraut royal a lancé pour la première fois devant la tombe où le prince avait été déposé, le célèbre "Le roi est mort, vive le roi".

 

Dès lors, l'incorruptible image allait incarner l'immatérielle et intemporelle personne royale, et par là même la personnification du royaume.

  

Le basculement de la Renaissance

 

A la Renaissance, fut-ce parce que la monarchie se sentait assez solide sur ses fondations d'un absolutisme en construction, que les funérailles des rois adoptèrent un caractère plus religieux ? Le cérémonial devint une pratique toujours hautement symbolique mais vidée de son sens premier. Cette période sembla conférer une sacralité au corps vivant du roi, qui n'avait plus besoin d'un double pour incarner l’institution royale. A la mort d'Henri IV, un "lit de justice" tenu à un moment dramatique et dans l'urgence, suffit à "officialiser" la régence que le jeune Louis XIII confia à sa mère, Marie de Médicis.

  

Sous Louis XIII, l’effigie à "la semblance" du roi fut abandonnée. Le changement de fond en lien avec une ritualisation des obsèques royales héritée du Moyen-âge, c'est que la tradition de l'inhumation perd de son sens premier et de sa densité symbolique ; elle ne constitue plus une étape essentielle visant, comme le sacre, à légitimer le nouveau roi.

 

On peut dès lors parler de rupture dans le rituel, plutôt que de transition.

 

Certaines formes de traditions funéraires venues du Moyen-Âge vont cependant perdurer, comme l’absence de l'héritier royal dans le cortège qui conduit le roi au caveau.

 

Ainsi était pensée, théorisée et codifiée dans le rite, la continuité institutionnelle.  On soulignera aussi que le droit coutumier Français avait renforcé la continuité institutionnelle même quand la continuité dynastique n'était plus directe, par l'adage "Le mort saisit le vif".

  

On peut réinterroger les diverses approches sur le sujet. Les présents articles s’appuient principalement sur les travaux de Ralph Giesey et d’Ernst Kantorowicz qui ajoutent des informations utiles à notre connaissance pour une bonne compréhension de la richesse du sujet.


Cérémonial et cérémonies pour l'éternité : les deux corps du roi

Inhumations Ad sanctos (près des saints)

Saint Denis, par Jean Bourdichon et son atelier XVe siècle. (Source : BNF, ark:/12148/btv1b8453974s. Sous licence Domaine public via Wikimedia Commons - http://bit.ly/1I4TsJa)
Saint Denis, par Jean Bourdichon et son atelier XVe siècle. (Source : BNF, ark:/12148/btv1b8453974s. Sous licence Domaine public via Wikimedia Commons - http://bit.ly/1I4TsJa)

Avant de poursuivre, on s'arrêtera sur le rôle particulier de l'abbaye de Saint-Denis dans l'histoire monarchique. Saint-Denis est le protecteur des rois et l'abbaye qui porte son nom est une abbaye royale, ce qui signifie que les souverains lui accordent une attention toute particulière, qui se traduit notamment par moults privilèges. Le roi Louis IX en fait une nécropole royale et à quelques très rares exceptions, l inhumation  sandyionisienen sera la règle pour tous les rois.

 

L'histoire débute comme par miracle avec un saint : Saint-Denis, premier évêque de Paris, qui deviendra le saint tutélaire du royaume.

 

Sous le règne de l’empereur Domitien, torturé, puis décapité, du lieu de son supplice (le mont Mercure, puis mons Martyrum, aujourd'hui Montmartre), le saint céphalophore porte sa tête après décollation sur 6 kilomètres et s’arrête en un lieu qu'il choisit comme lieu de sa tombe.

 

Très probablement une chrétienne du nom de Catulle a enterré les trois martyrs dans un champ lui appartenant. Le site où se trouvait ce terrain et connu alors sous le nom de "vicus Catulliacus", sera changé rapidement en Saint-Denis. Sont ensevelis aux côtés du saint éponyme, ses deux compagnons martyrs, le  diacre Eleuthère, et le prêtre Rustique.

 

Dès lors, plusieurs familles mérovingiennes se rapprochent de ce pré carré sacré où reposent les martyrs et qui sert d'aître. Au moyen-âge être enterré au plus près d'un saint, c'est bénéficier à sa mort de la protection de ce dernier, bénéficier d'une seconde et complémentaire rédemption, après celle que le Christ a donné en mourant sur une croix.

 

Vers 475 une basilique est érigée sur le champ de Catulle, à l'initiative de Sainte Geneviève.

 

La première personne de sang royal à être ensevelie dans l'hypogée mérovingien, est la reine Arégonde (seconde partie du VIème siècle), belle-fille de Clovis, et une des épouses du roi Clotaire 1er. La tombe d'Arégonde cachée dans les tréfonds de la basilique a échappé aux saccages révolutionnaires de 1793 ; sa sépulture a récemment été découverte.

 

Au VII ème siècle, une basilique est adjointe à la chapelle.

Dagobert visitant le chantier de la construction de Saint-Denis. Robinet Testard. Les Grandes Chroniques de France. Poitiers, XVe siècle. Paris, (Source : BNF, Département des manuscrits Français 2609.Chronique.Wikipedia)
Dagobert visitant le chantier de la construction de Saint-Denis. Robinet Testard. Les Grandes Chroniques de France. Poitiers, XVe siècle. Paris, (Source : BNF, Département des manuscrits Français 2609.Chronique.Wikipedia)

Quand Dagobert mourut
Le Diable aussitôt accourut.
Le grand Saint Eloi lui dit :
"O mon Roi, satan va passer
Faut vous confesser"
"Hélas!, lui dit le roi,
Ne pourrais-tu mourir pour moi?"

 

Chanson traditionnelle : Le bon roi Dagobert

 

 

 

Le roi Dagobert (né vers 602/605, inhumé en janvier 638) comme son arrière-grand-mère Arégonde (inhumée vers 570 et dont le sarcophage a été découvert en 1959), retient comme dernière demeure, la basilique des trois martyrs. Ses largesses en sa faveur et son initiative d'y être enseveli au plus près de saint Denis, impulse une dynamique favorisant la renommée de l'abbatiale, et par effet induit à son essor économique. Il ouvre le chemin à d'autres inhumations royales qui feront du lieu plus tardivement, l'ossuaire officiel des rois. 

Les liens entre la couronne et la basilique dionysienne sont étroits, alors même qu'elle n'a pas encore acquis son statut de panthéon royal.
 
De 769 à 775, l'abbé Fulrad, 14ème abbé de Saint-Denis, un familier de Pépin Le Bref (715-768) le premier roi Carolingien construit une nouvelle abbatiale, à la place de l'édifice religieux mérovingien.  Charlemagne, son fils inaugure le nouvel édifice en 775.

L'empereur s'est intéressé personnellement à la construction, car outre Pépin le Bref et son épouse "Berthe aux grands pieds", le père de ce dernier, Charles Martel (vers 690-741) y repose aussi. Par humilité, Pépin qui a mis fin à la dynastie des Mérovingiens est enterré sous le porche de l'église, les pèlerins devant fouler sa tombe, pour accéder à la basilique.

A héberger tant de personnages illustres, l'abbaye tire de nombreux avantages. Exemple, avec l'un des petit-fils de Charlemagne. Charles II, dit le Chauve (823-877), empereur d'Occident en 875, a été abbé de Saint-Denis. Ce fils de Louis le Pieux (mort en 840), reposait au prieuré de Mantui, diocèse de Dijon. Sept ans après sa mort, il apparaît en songe à deux religieux, dont un moine de Saint-Denis, réclamant sa place à Saint-Denis. En 884, l'empereur-roi rejoint les membres de sa famille. Il y retrouvait son épouse, l’impératrice Ermentrude (morte en 869), près de laquelle avait été déposé un de leurs enfants mort en 877.


Cluny et Clairvaux

Suger à Saint-Denis (Source : Laure Trannoy)
Suger à Saint-Denis (Source : Laure Trannoy)

Le rôle d'un proche du roi Louis VI, l’abbé Suger, marque de manière significative l'histoire de Saint-Denis.

 

On introduira le sujet sur le rôle de Saint-Denis et de ses abbés, par ce commentaire tiré de l'Histoire du christianisme (Tome V-Édition Desclée.Mars 2001) :

 

"En France [...] une collaboration étroite et confiante s'établie entre l'église et la royauté, au moins depuis l'époque de l'abbé Suger, on assiste alors au développement d'une véritable religion royale". "

 

Et les auteurs de rappeler ce qu'écrivait Marc Bloch dans son ouvrage de référence, Les rois thaumaturges :

 

"Suivant l'église sur son propre terrain, les rois de France, en s'appuyant sur les moines de Saint-Denis et en tirant habilement parti des pouvoirs thaumaturges qui leur étaient reconnus, réussirent, à la différence des Plantagenêts et des Satufen, à conférer durablement à leur pouvoir un caractère sacral, ce qui les mettra à l'abri des intrusions de la papauté".

 

Revenons à Suger. Il est élu abbé en 1120. Durant son abbatiat, il  sera conseiller des rois Louis VI et Louis VII. Ce thuriféraire des Capétiens contribue à la renommée de son monastère en le hissant notamment au rang des joyaux architecturaux du royaume.

 

Les objectifs qui sous-tendent son projet d'agrandissement et d'embellissement de l'abbaye sont doubles.

 

D'une part effrayé par les comptes qu'il aura à rendre à son créateur (et comme homme politique il a beaucoup à se faire pardonner), il assure son salut dans l'au-delà en offrant à Dieu l’œuvre d'une vie : une église flamboyante, à l'architecture novatrice. Quelque chose d'unique !

 

D'autre part, conseiller des rois, régent pendant deux ans (1147-1149) sous le règne de Louis VII, le prieur sert la dynastie en place ; il lui revient d'en assurer  la promotion. En politicien avisé son abbaye lui sert de levier pour transcrire un double discours religieux et politique, dans la pierre et le verre, tout au service des Capétiens et de ses rois thaumaturges.

 

Suger est un excellent administrateur. Il remplit aussi bien les caisses du royaume que celles de son moutier. Sous sa prélature l'abbaye est une des plus riches du royaume. Aussi dispose t-il des revenus nécessaires pour satisfaire ses objectifs.

 

De 1132 à 1144, Suger agrandit l'édifice carolingien, élevé par l'abbé Fulrad (710-784).

 

D'obédience Clunisienne, l'Abbé considère que rien dans ce monde n'est trop beau pour louer Dieu. Contrairement à son contemporain et paradoxalement ami, Saint-Bernard, abbé et fondateur de l'abbaye de Clairvaux, observant la règle cistercienne, pour qui la nudité et le dépouillement des églises seuls plaisent à Dieu.

 

Crypte mérovingienne à Saint-Denis (Source : Laure Trannoy)
Crypte mérovingienne à Saint-Denis (Source : Laure Trannoy)

 Cluny et Clairvaux sont deux conceptions opposées de la compréhension de la vie monastique. Pour forcer le trait, on dira que l'ordre Clunisien préfère la soie à la bure alors que les moines cisterciens portent un habit de laine non traité (donc de couleur blanche). Mais les deux ordres appréhendent aussi différemment le monde et leur rapport à Dieu.

 

Les cisterciens implantent leurs monastères loin de l'agitation des villes et c'est dans la simplicité de la nature qu'ils communient avec Dieu. Cîteaux prône un retour à l'ascétisme.

 

Saint Bernard écrivait, "Crois en mon expérience, tu trouveras quelque chose de plus dans les bois que dans les livres. Les arbres et les rochers t’enseigneront ce que tu ne peux apprendre d’aucun maître".

 

C'est dans la nature que Dieu apporte les réponses aux mystères de la vie ; le soignant trouvera les herbes qui soignent, le contemplatif à se fondre avec un  environnement tel que Dieu l'a laissé se développer pourrait avoir la grâce d'y percevoir la présence divine.

 

L'esprit de Citeaux se sent dans des architectures religieuses. Les constructions  peuvent être importantes en surface et en volume, mais excluant systématiquement le luxe, elles sont toujours dépouillées de décorations qui égareraient par les sens le chrétien.  De la pierre taillée pour les murs, du bois pour les toits, les planchers, les mobiliers indispensables et de simples verres pour filtrer la lumière.

 

Les Bénédictins ne fuient pas le monde et l'abbaye bénédictine de Saint-Denis au cœur de la ville en est l'exemple saillant. Pour Suger, l'art en transcendant la réalité sensible favorise un mysticisme portant vers un monde plus subtil qui exprime dans sa beauté irréelle  de se fondre avec des forces divines. Toute idée de luxe pouvant glorifier Dieu est bienvenue, ce qui autorise les ornementations les plus riches.

 

Plus besoin de s'abimer comme Saint-Bernard dans la contemplation de la nature, les Bénédictions s'inspirant de la flore, stylisent la végétation qui décore les édifices religieux.

 

Ce haut dignitaire ecclésiastique  qui était l'ami de Louis VI, crée ainsi le " francigenum opus", ou l'art français.

 

Ce style architectural sera dénommé "gothique" à la Renaissance. La basilique de Saint-Denis en est le premier exemple. Hélas l'architecte à qui il conviendrait d'attribuer tout le mérite des travaux de cette période reste inconnu.

 

Robert II et Constance d'Arles (Source : Laure Trannoy)
Robert II et Constance d'Arles (Source : Laure Trannoy)

 

Cependant, et cela coule de sens, Saint-Denis a bénéficié d’innovations architecturales antérieures. On les retrouve en Angleterre dans les cathédrales de Durham et de Winchester, mais aussi en France, dans des abbayes Normandes, comme celles de Jumièges, Lessay, les abbayes aux hommes et aux Dames de Caen...on pourrait aussi citer Morienval, et bien d'autres.

 

Les opérations de construction et d'aménagement allèrent très vite. A titre d'exemple, le 11 juin 1144 "après trois ans, trois mois et trois jours de travaux" (le 3 symbolique de la Sainte-Trinité !?) en présence du roi Louis VII accompagné de la reine Aliénor d'Aquitaine, la veuve de Louis VI, et de l'élite du royaume, le chœur est consacré et donne lieu à la translation des reliques des trois martyrs.

  

Le 20 avril 1147, le pape Eugène III y célèbre la messe de Pâques, quelques semaines avant que le roi Louis VII ne parte pour la seconde croisade, initiée en France par Saint-Bernard.

 

Suger transforme l'abbatiale, en gagnant notamment en hauteur de nouveaux volumes, grâce à une technique innovante dite " la voute sur croisées d'ogives" qui remplace la voûte d'arête romane. Ce nouveau procédé architectural permet une meilleure répartition des forces de poussée, sur des points précis, déterminés par l'architecte. Ces forces sont récupérées par des piliers et des arcs-boutants qui contiennent la poussée exercées par les voutes. Les murs évidés donnent la place à de larges vitraux. La lumière alors pénètre généreusement  par de nombreuses, hautes et larges ouvertures. La grande "rose" de la façade apporte un surplus de luminosité à l'église, filtrée, contenue, puis diffusée par une orbe de verres colorés. C'est en France du jamais vu.

 

La lumière à qui Dieu permet d'éclairer la réalité, sert les arguments théologiques et politiques qui se rejoignent, d'un abbé au service du créateur et de son roi.


Lumière Christique

Saint-Denis (Source : Laure Trannoy)
Saint-Denis (Source : Laure Trannoy)

La lumière doit rappeler celle qui est Christique et repousse les ténèbres. Sur le portail principal, Suger fait graver en lettres d'or "L'esprit aveugle surgit vers la vérité par ce qui est matériel, et voyant la lumière, il ressuscite de sa submersion antérieure".

 

Ce grand bâtisseur, fier des verrières de l'église (notamment de son  déambulatoire à chapelles rayonnantes qu'il transforme en arc de lumières), écrit dans son "Liber de rebus in administratione sua gestis "(mémoire sur son administration abbatiale) :

 

Nous avons fait peindre, par des mains délicates de nombreux maîtres de divers pays, une splendide variété de nouveaux vitraux, à la fois en bas et en haut, du premier qui commence la série, l'Arbre de Jessé, au chevet de l'église jusqu'à la fenêtre qui surmonte la porte d'entrée principale. L'une de ces baies, qui nous pousse à nous élever du matériel à l'immatériel, représente l'apôtre Paul tournant la meule."

 

Suger nous apprend que les seuls vitraux ont couté plus chers que la construction de l'abbatiale.


Montjoie ! Saint-Denis ! cri de ralliement guerrier autour du roi

Azincourt. (Source : H. W. Koch: Illustrierte Geschichte der Kriegszüge im Mittelalter, S. 133, Bechtermünz Verlag, ISBN 3-8289-0321-5 -Wikimedia)
Azincourt. (Source : H. W. Koch: Illustrierte Geschichte der Kriegszüge im Mittelalter, S. 133, Bechtermünz Verlag, ISBN 3-8289-0321-5 -Wikimedia)

Depuis Louis VI l' abbatiale abrite l'oriflamme rouge de Saint-Denis, posé sur l'autel des saint martyrs. Ce gonfanon est l’étendard que les rois viennent chercher avant de partir en guerre. L'enseigne les accompagne jusqu'à la fin des hostilités. Louis XI est le dernier monarque à se servir de cette bannière ; toutefois ce roi superstitieux  se contente de la "lever" en amont d'une campagne militaire, mais ne l'emporte pas avec lui. Probablement le désastre français d'Azincourt en 1415, a décrédibilisé la foi à porter dans cet emblème.

 

On ne dénombre plus les objets précieux exposés dans ce lieu que Suger a dédié au raffinement. Ce chef d’œuvre du patrimoine religieux servira de cadre au couronnement de 6 reines de France. Seul un roi y a été sacré et couronné : Pépin le Bref en 754, par le pape Étienne II.

 

Le 25 juillet 1593, c'est dans ce lieu hautement symbolique, qu'Henri IV abjure solennellement le protestantisme, alors que Paris lui ferme encore ses portes.

 

C'est à Saint-Denis que sont conservés les "Regalia" indispensables au couronnement à Reims.


La Lucerna : le charnier des rois

Gisant d'entrailles de Clovis 1er (Source : Laure Trannoy)
Gisant d'entrailles de Clovis 1er (Source : Laure Trannoy)

Ce sanctuaire royal servira également pour la majorité des souverains français, à quelques exceptions près, de rôle de dortoir dynastique pour l’éternité.

 

Dès lors, la cathédrale de Reims destinée au sacre, et l’abbatiale de Saint-Denis devenue sépulcre royal, sont les deux lieux emblématiques de la monarchie française. Les Regalia renforcent le lien existant entre les deux sanctuaires. Les Regalia ne quittent Saint-Denis que le temps du couronnement de Reims. Elles sont présentes aussi bien aux cérémonies du sacre, qu'à celles de la pompe funèbre.

 

Selon les époques, les rois et leur famille seront enterrés dans l'église soit dans des sarcophages fermés par des dalles tubulaires, et des tombeaux, soit sous le dallage un gisant rappelant en général le défunt, ou bien encore dans des cryptes et chapelles souterraines, dans les tréfonds de la basilique. Dans ce dernier cas, les monuments funéraires visibles dans l'église n'étaient que des cénotaphes.

 

Le décès d'Henri IV correspond à l'abandon des grandioses mausolées qui n'abritaient aucun corps. Les Bourbons sont ensevelis dans de simples cercueils de chêne chemisés de plomb. Ces derniers, sur deux rangées se faisant face, sont déposés sur des tréteaux de fer, dans la crypte exigüe qui porte le nom de la dynastie, située sous le chevet de l'église.

 

Cependant une exception à l'abandon des personnages royaux statufiés : les orants de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Leur cénotaphe de marbre marquaient, entre autres, la vocation retrouvée de Saint-Denis à redevenir nécropole royale, lors de la restauration monarchique.


Une collégialité funéraire

Basilique St Denis. (Source : Wily, Mai 2015)
Basilique St Denis. (Source : Wily, Mai 2015)

Mais remontons le temps.

 

En 1263, l’initiative de faire du site le sépulcre des rois, revient à Louis IX (canonisé après sa mort, il est plus connu comme  "Saint-Louis").

 

Ce prince aussi politique que saint s'est porté acquéreur en 1238 de la couronne d'épines du christ. Si on oublie les 135 000 livres tournois versées pour l’achat de la relique (globalement somme équivalant à plus de la moitié du budget annuel du royaume pour cette année de référence) on ne peut que saluer l'opération de communication du monarque. Le roi est certes  pieux, mais posséder la couronne du Christ légitime doublement l'autorité de celui que Dieu a distingué pour porter la couronne de France.  La relique déposée à la Sainte Chapelle de Paris sera rejointe par d'autres souvenirs de la passion.

 

Ayant été confronté à des révoltes de barons qui contestaient son autorité et qu'il  a brisées par les armes, en homme d’État avisé le jeune roi poursuit avec méthode des opérations de communication. C'est ainsi qu'il transforme Saint-Denis en outil de propagande, utilisant l'édifice au service de l'idéologie Capétienne. Cela s'est passé sous l’abbatiat dionysien de Mathieu de Vendôme.

 

Louis IX, qui n'avait pas acquis encore sa renommée de sainteté réunit à Saint-Denis, le 12 mars de cette année de référence, 16 de ses prédécesseurs dont les corps étaient dispersés à Paris et aux alentours. Bien avant Saint-Denis, les abbayes parisiennes de Sainte Geneviève et Saint-Germain-des-Près servaient de nécropoles royales. A priori Saint-Denis, dans un rassemblement collectif des corps royaux devient un site sacré officiellement dédié au repos et à la mémoire des rois. Mais le site a un message politique à délivrer.

 

Le lien du lignage entre ces nouveaux résidents de Saint-Denis légitime une chronologie historique où s'inscrivent les Capétiens.

 

1 Mérovingien, 7 Carolingiens, 8 Capétiens, rangés pédagogiquement à la croisée du transept. Cette preuve lignagère à vocation pédagogique prouve que les Capétiens sont dans la filiation agnatique ininterrompue des deux "races" précédentes.

 

Seize sépultures pour aider Louis IX à faire oublier que son ancêtre Hugues Capet a usurpé la couronne.  En faisant sacrer son fils de son vivant, Hugues Capet avait mit fin au caractère électif de la couronne (les révolutionnaires de 1792 s'en souviendront appelant Louis XVI "Capet" malgré les vives protestations de l'intéressé) qu'il remplace par une  succession familiale basée sur une primogéniture masculine.

 

Basilique St Denis (Source : Laure Trannoy)
Basilique St Denis (Source : Laure Trannoy)

 Dans un premier temps, selon la volonté de Louis IX clairement exprimée notamment lors de la mort de son propre fils Tristan, le corps des enfants royaux qui n'auront pas régné et morts sans alliance seront ensevelis à l'abbaye cistercienne de Royaumont, près de Paris, élevée à l'initiative de Louis IX, et consacrée en 1239.

 

Très rapidement les restrictions de Saint-Louis seront balayées et la nécropole dionysienne aura vocation à recevoir les rois, leurs enfants, les membres de la famille royale, et quelques rares serviteurs de la monarchie (Duguesclin, Turenne...)  parmi lesquels des ecclésiastiques comme Suger.

 

Armelle Alduc-Le Bagousse relève dans Inhumations de prestige ou prestige de l'inhumation?

 

Pierre de Montreuil, architecte de son métier reçoit comme mission de Louis IX d'embellir le monument. En tant que "cementarius" (maçon) il transforme radicalement l'édifice pour en faire le cimetière des rois, un lieu exceptionnel. Grâce entre autres aux techniques architecturales gothiques bien maitrisées des baies remplacent les pierres des murs évidés. Ainsi, il fait entrer tant de lumière que l'église est surnommée "La lucerna", c'est à dire la lanterne.

 

Un peuple de rois et de pierre

Chilpéric 1er (Source : Laure Trannoy)
Chilpéric 1er (Source : Laure Trannoy)

Saint-Denis ne se résume pas à des lignées dynastiques et familiales rassemblées cherchant dans la mort la protection du martyr et de ses compagnons.

 

Dans ce monde des ombres, l'analogie entre Dieu qui est lumière et la résurrection des Hommes (et particulièrement des rois) est structurée idéologiquement.

 

Pour des spécialistes, le vitrail représentant "l'Arbre de Jessé" (arbre généalogique supposé du Christ à partir du patriarche Jessé, le père du roi David) dont était si fier Suger, est l’œuvre qui aurait permis à ce grand serviteur écrivant l'apologie des Capétiens, de suggérer dans ce lieu, le lien politico-religieux existant entre la dynastie du Christ et celle des rois de France.

 

L'inhumation sandyionissienne se double d'un discours politique. Celui-ci se sert  du vitrail pour raconter la descendance Davidique du Christ : les rois de France comme David étaient oints du Seigneur.  Cette onction divine les distingue, les légitime comme représentant de Dieu, les unit, et les différencie des autres mortels. Et pour Suger qui n'a pas le sentiment de faire le grand écart, très probablement cette sacralisation est le lien prouvant la filiation existante entre David et les rois de France, voire leur ascendance Davidique.

 

Recueillis dans un alignement statuaire chronologique illustrant une continuité politique exemplaire, les 16 macchabées royaux, retrouvent une âme et identité dans les gisants lapidaires polychromes commandés par Louis IX.

 

Et du sépulcre de Saint-Denis, les gisants alignés vers le Saint-Sépulcre d'où le Christ a ressuscité, les yeux grands ouverts tournent leur regard vide d'expression vers un ailleurs qu'ils devinent au-delà de la voute de pierre. Couchés sur leur pierre funéraire, drapés dans leurs habits de sacre, coiffés de la couronne et sceptre dans la main, figés dans l'attente de la résurrection éternelle, ces trépassés, dans la lumière caressante des vitraux, sont fin prêts à entrer dans la lumière du Christ.