De Hantonne à Harfleur

Tenons le roi Henry pour redoutable ; — et songez, princes, à vous armer fortement pour le combattre. — Sa race s’est gorgée de nos dépouilles ; — il est de cette liguée sanglante — qui nous a hantés jusque dans nos sentiers familiers : — témoin ce jour de honte trop mémorable — où fut livrée la fatale bataille de Crécy, — et où tous nos princes furent faits prisonniers — par cette noire renommée, Édouard, le prince Noir de Galles, — tandis que le géant, son père, debout sur un mont géant, — au haut des airs, couronné du soleil d’or, — contemplait son fils héroïque et souriait de le voir — mutiler l’œuvre de la nature et détruire — cette génération modèle que Dieu et les Français nos pères — avaient faite en vingt ans ! Henry est le rejeton — de cette tige victorieuse ; redoutons — sa puissance natale et sa destinée. Henri V- William Shakespeare

Richard de Conisburgh. Source Wikipedia
Richard de Conisburgh. Source Wikipedia
  •  Comment le roi Henri vint à Hantonne ; de la conspiration faite contre lui par ses gens

 

"En devant ce temps, en l'an de grâce mil quatre cent quinze" Henry V a rassemblé à Hantonne (aujourd'hui Southampton) une flotte impressionnante de plus de 1.500 bateaux chargée d'artillerie, d'hommes, de chevaux et de vivres pour son opération militaire en France. Le port d'Harfleur est l'objectif. De cette ville riche sont parties diverses expéditions maritimes contre l'Angleterre.

 

Ainsi, comme en garde la mémoire les archives départementales (de la Seine-  inférieure-Ville d'Harfleur-répertoire numérique des archives communales antérieures à 1790 rédigées par Paul Le Gacheux) la ville  de Harfleur s'était distinguée pour avoir menée diverses opérations maritimes et militaires hostiles aux intérêts Anglais, comme celle conduite 10 ans avant l'accession au trône de Henry V :

 

"Après la déposition de Richard II, en 1400, les sentiments de haine contre la France s’exaspérèrent outre-Manche. A la suite de plusieurs incidents, vingt-neuf vaisseaux armés à Harfleur et au Crotoy attaquèrent l’île de Wight, en septembre 1403. Au printemps de l’année suivante, une soixantaine de nefs s’armèrent pour porter secours au prince de Galles en révolte contre Henri IV. L’expédition, grossie d’une flotte espagnole de quarante vaisseaux, quitta Harfleur vers la mi-août. Pedro Nino, capitaine espagnol, pilla la Cornouaille et revint en septembre à Harfleur et à Rouen. La guerre prit de plus en plus la forme d’une piraterie méthodique, et Harfleur s’enrichit du butin"".

 

Ô Angleterre ! qui as en toi ta grandeur idéale, - petit corps au grand cœur, - que ne pourrais-tu faire à la suggestion de l’honneur, — si tous tes enfants étaient bons et loyaux ! — Mais vois ton malheur ! La France a trouvé en toi — une nichée de cœurs vides qu’elle comble — avec l’or de la trahison. Trois hommes corrompus, — Richard, comte de Cambridge, - Henry, lord Scroop de Marsham, - sir Thomas Grey, chevalier de Northumberland, - gagnés par l’or franc (Oh ! francs criminels !), - ont ourdi une conspiration avec la France alarmée.Henry V. William Shakespeare.

Humphrey, Duc de Gloucester.Par Talbot Master. digitised image, British Library, Royal 15 E VI f2v.wikimedia.org
Humphrey, Duc de Gloucester.Par Talbot Master. digitised image, British Library, Royal 15 E VI f2v.wikimedia.org

Attaquer Harfleur pour lutter contre la piraterie : Henry V tient son prétexte. Il va châtier ces Français écumeurs des mers qui s'aventurent jusqu’aux ports proches de l'embouchure de la Tamise. Mais l'expédition Anglaise faillit tourner court. Un complot visant à déposer le roi à Southampton est ourdi par Richard de Conisburgh, lord Henry Scroope de Masham, et Sir Thomas Gray de Heton. Henry V aurait été remplacé par Edmond Mortimer descendant direct d’Édouard III. Une affaire de famille car Richard était le beau-frère et cousin d'Edmond. Ce dernier qu'Henry V traitait avec respect dénonça le 31 juillet 1415 à son souverain  les conjurés qui furent exécutés devant l'auberge du "Red Lion" connu pour être aujourd'hui fréquentée par de nombreux fantômes.

 

 En mer, et allègrement ! Hissez les étendards de guerre. — Que je ne sois plus roi d’Angleterre si je ne suis roi de France !

 

Le 12 août le roi, ses "Godons" dont Edmond Mortimer, ses deux frères les ducs de Clarence et de Glocester,  voguaient vers la France. L'oncle du roi le comte de Dorset, ainsi que les comtes Jean Holland de Huntingdon et de Richard Beauchamp comte de Warwick étaient du voyage.

 

Les "Godons" : c'est quoi, qui ?! Au Moyen-Age Godons était une désignation injurieuse de "l'Anglois" - elle pourrait avoir pour origine God dam - Dieu me damne). Le lendemain Le 13 août, vers cinq heures du matin, la flotte anglaise arriva au large du Chef de Caux.  Les envahisseurs débarquèrent sans encombre le 14 août 1415, "veille de l'Assumption Nostre-Dame" près du port fortifié dit Le Chef de Caux (aujourd'hui Ste Adresse) ; ils s'en emparent sans difficulté..

Oh ! figurez-vous - que vous êtes sur le rivage, et que vous apercevez - une cité dansant sur les vagues inconstantes ; - car telle apparaît cette flotte majestueuse - qui se dirige droit sur Harfleur. Henri V - William Shakespeare.

Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1070953
Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1070953

A la tête d’une armée de 6.000 "bassinets" (gens d’armes), 24.000 archers, sans oublier les canonniers, charpentiers, ménestrels, chapelains, les chevaux...le roi " Anglois" se porte immédiatement vers son objectif : Harfleur, port stratégique commandant l'estuaire de la Seine, l'approvisionnement fluvial indispensable à Rouen et Paris.

 

L'attaque est une vraie surprise, mais Raoul V de Gaucourt, bailli de Rouen, accompagnés de 400 hommes d'armes réussit à s’enfermer dans la ville, avant que les "Godons" ne l'encercle définitivement.

 

Et les "Anglois" d'entamer un blocus sur terre et sur mer.

 

Le siège est plus long que prévu, malgré les canons, bombardes et autres "engiens" pour battre portes et murailles qu'Henry a transporté d'Angleterre. Le seigneur Jean d'Estouteville organise la défense de la cité, appuyé notamment par les sires de Bacqueville, de Bréauté et d'Harcourt.

 

Anglais et Français souffrent. La résistance Française a surpris Henry. Le 15 septembre les Harfleurais ont réussi une sortie surprise et ont incendié une position ennemie. Le lendemain ils récidivent, mais échouent, même si les Anglais sont épuisés. Une grande partie de l'armée Anglaise est décimée par la fièvre des marais : une épidémie de "flux de ventre fanguinolent par le fondement". 

 

Sape des murailles.Gallica
Sape des murailles.Gallica

Autrement dit les Godons sont victimes de la dysenterie. Le roi lui même, les yeux secs, pleure son ami décédé de cette maladie le 15 septembre, Richard Courtenay, le tout jeune évêque de Norwich. Henry prend des dispositions pour que son favori soit enterré dans l'abbatiale de Westminster. Cette perte affectant Henry pourrait expliquer un relâchement des assiégeants ayant facilité la sortie réussie des Français.

 

Le 17 septembre l’envahisseur accepte une trêve. Les Harfleurais demandaient deux jours de paix : bon prince, Henry leur en donne quatre. La négociation prévoyait un arrêt des combats jusqu'au "dimanche d'avant la St Michel".  Mais si à cette date la  ville n’était pas délivrée elle se rendrait.

Le roi. - Oh ! spectacle affligeant ! Oh ! la sanglante époque

Quand les lions en guerre se disputent leur tanière,

Les agneaux innocents, les pauvres, en font les frais.

 

Henri VI. William Shakespeare

Le 10 septembre, le roi de France avait levé l'oriflamme de Saint-Denis, qu'il fit porter selon le chroniqueur Jean Le Fevre au sire de Bacqueville.

 

Puis Charles VI accompagné du dauphin Louis de France, duc de Guyenne, passant par Mantes,  quitta Paris en direction de Vernon -sur - Seine où l'attendent les princes et leurs armées. C'est là que le sire de Bacqueville va rencontrer son souverain pour le supplier de se porter vers Harfleur dès que possible. On le sait, le roi est malade et le dauphin qui n'a que 18 ans est le "jouet" du clan des Armagnacs. C'est probablement les conseillers du roi qui firent cette réponse rapportée par le chroniqueur Le Fevre aux courageux Harfleurais : " Retournez auprès de vos compagnons, et dites leur seulement qu'ils prennent courage et qu'ils se reposent de toutes choses sur la prudence du roi, qui pourvoir en tout temps et tout lieu, sans y manquer".

 

En d'autres termes, la ville ne serait pas secourue. Le 22 septembre, après une résistance héroïque, Harfleur ouvre les portes de Calcinences et Moûtiervilliers. Cette reddition "fut une piteuse chose à oyr à ceux qui, estoient dedans en ville".

Le gouverneur : Ce jour met fin à notre espoir. - Le Dauphin, dont nous avons imploré le secours, - nous réplique que ses forces ne sont pas encore suffisantes - pour faire lever un siège si important. C’est pourquoi, roi redouté, - nous livrons notre ville et nos vies à ta tendre merci. — Franchis nos portes ; dispose de nous et de ce qui est nôtre. -  Car nous ne pouvons nous défendre plus longtemps.

 

Henry V. William Shakespeare

Eglise Saint-Martin.Gallica
Eglise Saint-Martin.Gallica

 

  • Une piteuse chose à oyr à ceux qui, estoient dedans en ville

 

Jules Michelet s'appuyant sur des sources historiques Anglaises dépeint l'humiliation des vaincus "On les amena dans une tente, et ils se mirent à genoux, mais ils ne virent pas le roi ;puis dans une tente où ils s'agenouillèrent longtemps, mais ils ne virent pas le roi. En troisième lieu, on les introduisit dans une tente intérieure, et le roi ne se montra pas encore. Enfin, on les conduisit au lieu où le roi siégeait. Là ils furent longtemps à genoux, et notre roi ne leur accorda pas un regard, sinon lorsqu'ils eurent été très-longtemps agenouillés. Alors le roi les regarda, et fit signe au comte de Dorset de recevoir les clefs de la ville. Les Français furent relevés et rassurés".

 

Puis vint le temps de l'entrée solennelle :

 

Roi pieu, Henry pieds nus se rend en l'église Saint-Martin où il "fit son oraison très dévotement", remerciant Dieu de son succès.

 

Cette victoire voulu par le Créateur n'aveugle pas Lancastre. Globalement 2.500 Anglais sont morts ou gravement malades. Et pendant ce temps, les "Franchois" qui n'ont pas secouru Harfleur ne restent pas inactifs. Les bourgeois d'Harfleur sont rançonnés, et tous ceux qui refusent de prêter serment à Henry jetés sans pitié pauvres comme job hors de l'enceinte. Le 5 octobre, Henry invitait les Londoniens à s'installer dans Harfleur...son nouveau Calais.

 

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