AZINCOURT OU AGINCOURT

 

Le chœur : Maintenant toute la jeunesse d’Angleterre est en feu, - et les galantes soieries reposent dans les garde-robes. - Maintenant les armuriers prospèrent, et l’idée d’honneur - règne seule dans le cœur de chacun. - Maintenant on vend le pâturage pour acheter le cheval. - Pour suivre le modèle des rois chrétiens, - tous, Mercures anglais, ont des ailes aux talons. Henry V. William Shakespeare.

L'ost royal

By Unknown - National Portrait Gallery: NPG 545While Commons policy accepts the use of this media, one or more third parties have made copyright claims against Wikimedia Commons in relation to the work from which this is sourced or a purely mechanical rep
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  Pour les Français défaits, c'est Azincourt ; pour les Anglais victorieux c'est Agincourt.

 

Le 7 octobre 1415, après s'être emparé de la ville d'Harfleur  commandant  l'embouchure de la Seine aval, le jeune et ambitieux roi Henry V de Lancastre tente d'échapper à l'ost royal pour rejoindre Calais, d'où il s'embarquera pour rejoindre son royaume.

 

Les Français n'ont pas pu secourir Harfleur. Entre remord et humiliation, il est temps de réagir. Le roi de France Charles VI de la Maison capétienne des Valois convoque "le ban et l'arrière ban" dans le but de pourchasser les Anglais et les vaincre. Plein de ressentiment, piaffant d'impatience, "enflammé d'ardeur", l'orgueilleux, vaniteux ost royal quitte Rouen en octobre où il s'est regroupé et se lance à la poursuite de l'ennemi. Pour ces grands feudataires, ses preux chevaliers, ses jeunes coqs avides de "gloriole" et infatués d'eux-mêmes, pas question de bouter l'Anglais et son félon souverain, mais de le pourfendre puis de l'occire assurent ces rodomonts, redoublant de hâbleries !

 

Le 24 octobre, après 15 jours de marche forcée, alors qu'Henry se trouve à 60 km de Calais, l'armée royale qui le poursuit depuis plusieurs jours  le rattrape. Elle bloque sa route, dans le Haut-Pays d'Artois, près du château d'Azincourt.

 

Henry commande 6.000 hommes, dont 5.000 archers dont le rôle sera déterminant. Mais 6.000 hommes épuisés, malades, affamés. Ils ont participé au dur siège d'Harfleur où bon nombre de leurs compagnons sont morts de leurs blessures, soit de maladies. Et puis maintenant cette échappée trempée par les pluies incessantes d'automne, épuisante, dans un pays hostile dont leur roi réclame la couronne !

 

En face d'Henry,  l'ost royale, forte de 15.000 hommes, commandé par l'élite de l'élite nobiliaire.

 

Ils sont tous là, princes apparentés au roi, ducs, comtes, mais aussi piétaille et valetaille !. 

 

Quatre grands absents ;  trois grands présents remarquables parmi bien d'autres

 Le roi : Tout est prêt si nos cœurs le sont aussi.

 

Henri V. William Shakespeare

First Folio of Shakespeare. Photo par Cowardly Lion — Folio Society edition of the Norton Facsimile from 1996, wikimedia.org
First Folio of Shakespeare. Photo par Cowardly Lion — Folio Society edition of the Norton Facsimile from 1996, wikimedia.org

 Tous là ? ! presque tous !

  •  Manquent le roi et le dauphin, respectivement fou et malade.

Manquent Charles VI et le jeune dauphin. Le premier est dément par intermittence, mais ses crises récurrentes sont de plus en plus nombreuses.  Quant au second il est malade : Louis de France, duc de Guyenne, dauphin de France mourra quelques temps après, le 18 décembre 1415. Le conseil royal a choisi de le laisser à l'écart, non seulement en raison de son état de santé, mais pour cause de son inexpérience militaire et de son jeune âge. Puis pas question que fait prisonnier, le jeune homme ne soit rendu que contre une rançon exorbitante ! La France n'a jamais pu payer la rançon fixée par les Anglais du roi Jean II Le Bon,  grand-père du roi mort à Londres durant sa captivité.

 

  • Absent et non excusé le duc de Bourgogne, Jean sans peur.

 

Absent également Jean sans Peur, le très puissant et redoutable duc de Bourgogne. Explication. Bourguignons et Armagnacs, deux "clans" membres de la famille royale se disputent âprement, y compris par le crime, un pouvoir que Charles VI, roi fou par "moults" intermittences est incapable de conserver.  

 

Quand Henry V débarque c'est les Armagnacs qui dirigent le royaume et le conseil royal où ils siègent tombe dans l'habile stratagème du duc de Bourgogne visant à sauver son alliance avec les Anglais. Retors, Jean sans peur négocie son appui militaire de manière à ce qu'il soit repoussé par les Armagnacs. Les membres du conseil persuadés pouvoir se passer facilement de la Bourgogne oublient que si les plénipotentiaires de Jean sans peur frayent avec la cour d'Angleterre le prince les a piégés. Les apparences sauves, le duc feignant d'être furieux qu'on lui vole l'occasion de s'illustrer sur le champs de bataille se retire l'air chafouin et  tout heureux à Dijon. De son palais ducal, il interdit à son fils aîné et ses deux frères de rejoindre l'ost et invita clairement ses vassaux d'Artois et de Flandres à rester sur leurs terres.

 

 

Je combattrai jusqu'à tant

Que de mes os ma chair soit arrachée

Donne moi mon armure.

Macbeth William Shakespeare

Philippe de Bourgogne.Par Millin, Aubin-Louis.Antiquités nationales de monumens pour servir à l'histoire générale et particulière de l'empire françois...Wikepedia.org
Philippe de Bourgogne.Par Millin, Aubin-Louis.Antiquités nationales de monumens pour servir à l'histoire générale et particulière de l'empire françois...Wikepedia.org
  • Présents, les frères de Jean sans peur, aux côtés de nombreux nobliaux Bourguignons

Toutefois le sentiment national étant le plus fort, nombre de nobles et nobliaux Bourguignons ignoreront l'ordre, à commencer par deux membres de sa fratrie qui mourront à Azincourt.

 

Jean sans Peur a deux cadets qui également enfreignent ses ordres, car d'abord ils sont tous deux princes des fleurs de lys !

 

Le plus jeune est Philippe de Bourgogne, comte de Nevers et de Rethel. Commandant 1 800 hommes il joint ses forces à celles du roi. Si Philippe s'est toujours loyalement placé aux côtés de son frère le duc dans la lutte opposant Armagnacs et Bourguignons, il n'a eu de cesse de se démarquer des échanges  opportunistes Anglo-Bourguignons quand ceux-ci recelaient les germes de trahison à l’égard du royaume des Lys.

 

Philippe est bien avant tout du lignage royal français.

 

Antoine de Brabant, aîné du précédent, bien que lui aussi "de Bourgogne" n'oublie pas que le sang des Valois coule dans ses veines et que ce lignage est avant tout de France.

 

Quittant à la hâte son palais de Coudenberg à Bruxelles, "piquant des deux" vers Lille, il laisse loin derrière lui ses hommes qui ralentissent son galop. Il arrive à Azincourt avec quelques compagnons, alors que les combats tournent au désavantage des Français.

 

Prenant à peine le temps de passer une armure improvisée qu'il couvre du tissu de sa bannière, ardant il se jette dans  la mêlée,"sus à l'Anglois".

Sceau de Jean V.Par Dom Hyacinthe Morice.Dom Morice (H.),Mémoires pour servir de preuves à l’histoire ecclésiastique et civile de Bretagne..Wikepedia.org.
Sceau de Jean V.Par Dom Hyacinthe Morice.Dom Morice (H.),Mémoires pour servir de preuves à l’histoire ecclésiastique et civile de Bretagne..Wikepedia.org.

Aumerle : Trahison immonde ! Scélérat ! traître ! coquin !

 

Richard II . William Shakespeare

 

  • Absent pour cause de retard suspect, Jean V  duc de Bretagne.

 

Le duc "Jehan de Bretaigne", autrement connu sous le nom de Jean V, le Sage pour les Bretons, ne montre pas le même empressement exemplaire. Jean V de la lignée des Montfort s'est mis en marche, mais sa chevauchée qui a beaucoup d'allure ne tient ni de la galopade, ni du sprint.

 

Précurseur du train de sénateur, ce grand feudataire se presse avec dignité mais lenteur. Explication. Jean s'efforce de maintenir sur le chemin de la politique la neutralité de son duché. Quand Louis d'Orléans a été assassiné, il s'est rangé aux côtés du clan des Armagnacs et les troupes ducales avaient protégé la famille royale face au duc de Bourgogne.  Mais en 1415, l'affaire n'est pas Franco-Française et de fait l'enjeu est très différent. Prudent, Jean n'oublie pas que son père Jean IV lors de la guerre de succession de Bretagne (qui a duré plus de 20 ans) n'a ceint la couronne ducale que grâce au soutien militaire des Anglais venu le secourir contre Charles V.

 

Depuis sur l'échiquier Européen, Jean V à l'instar de son père a l'art d'entretenir une diplomatie du grand écart entre France et Angleterre. Il y va de l'indépendance de son duché  et sous le principat de Jean V le sentiment national Breton se développe de manière marquée à l'ombre d'une unité retrouvée autour de la Maison de Monfort ! Alors que le royaume de France est dévasté par la guerre, Jean V a fait de la Bretagne un havre de paix à l'économie prospère. Sur un plan personnel, la situation familiale du prince pourrait être complexe. Le duc a pour mère Jeanne de Navarre (fille de  Jeanne de France, fille du roi Français Jean II le Bon) qui a épousé en seconde noce le roi d'Angleterre Henri IV. Leur mariage est resté stérile, mais Jeanne de Navarre a beaucoup d'affection pour les enfants issus du premier mariage d'Henri IV...et plus particulièrement pour Henry V. Et les relations entre le duc et sa mère sont excellentes ! Mais Jean V aime plus que tout son duché, et si les relations familiales sont des outils utiles à sa politique d'indépendance, elles ne peuvent l'entraver.

 

 

Jean V. Source Priscille Ghesquière
Jean V. Source Priscille Ghesquière

On l'a compris : Jean V est Breton ! Et pour son duché, il est opportuniste et pragmatique.

 

A la cour de France, tant sous les règnes de Charles V et Charles VI, nul n'ignore que ce grand feudataire est aussi sournois que son père. Même le duc de Bourgogne se méfie de cet opportuniste Breton qui varie dans ses positions selon le contexte. En 1411, lors de la première guerre civile opposant les Armagnacs aux Bourguignons, Jean V avait rejoint l'alliance Bourguignonne.

 

L'ost royal levé, le duc de Bretagne a fait savoir que si on refusait au duc de Bourgogne, son cousin par alliance, l'insigne honneur d'être présent en personne au combat à livrer, lui et ses Bretons s'escamoteraient au service d'ost. Devant cette exigence, le conseil du roi  fit à Jean V des offres tentantes pour l'appétit du duc : d'abord Charles VI lui remettait la ville de Saint-Malo, abandon accompagné de cent mille francs et autres présents alléchants. Pour le comte Prosper Brugière de Barante (1782-1866) dans son "Histoire des ducs de Bourgogne de la maison de Valois 1364-1477"  c'est comme cela que Jean V s'ébranla sans forcer l'allure à la tête de six mille gens d’armes.

 

A priori en bon vassal, mais d'abord pragmatique, Jean a répondu à la convocation de son beau frère, roi de France...mais arrivera après la bataille !  Au moment de la bataille, Jean V se trouvait à Amiens...à deux jours d'Azincourt ! Ah, si on l'avait attendu ! On notera qu'après Azincourt, Jean V obtint Saint-Malo.

 

  • Présent, Arthur de Richemont, frère de Jean V.

 

Le duc s'est donc mis en marche et habilement il a demandé à son frère cadet, Arthur de Richemont, de le précéder sans délais et  au trot à la tête de plus de 300 lances d’unifier ses forces à l'ost royal.

 

Jean n'a t-il pas calculé qu'il valait mieux sacrifier 300 hommes et garder intacte son armée ducale ?!

 

Laissé pour mort à Azincourt, Arthur servira loyalement bien plus tard la maison royale de France qui bien souvent se montrera ingrate à son égard.

Henry : En outre, nous égorgerons nos captifs ; - et pas un de ceux que nous prendrons - n’obtiendra notre pitié. Va leur dire cela. Henry V. William Shakespeare.

Henry identifie les morts. Image taken from:Title: "Geïllustreerde geschiedenis van België .Geheel herzien en het hedendaagsche tijdperk bijgewerkt door Eug. Hubert"Author: MOKE, Henri Guillaume.Contributor: HUBERT, Eugène Ernest.Shelfmark: "British
Henry identifie les morts. Image taken from:Title: "Geïllustreerde geschiedenis van België .Geheel herzien en het hedendaagsche tijdperk bijgewerkt door Eug. Hubert"Author: MOKE, Henri Guillaume.Contributor: HUBERT, Eugène Ernest.Shelfmark: "British

A Azincourt, la folle entreprise Lancastrienne tourne court : Henry ne peut plus se dérober.

 

Le lendemain, jour des saints Crépin et Crépinien,  il livrera bataille dans un clairière étriquée, détrempée par les intempéries et coincée entre les bois d’Azincourt et de Tramecourt. Cependant,  mesurant la force numérique de l'adversaire et l'état physique de ses hommes, il tente de négocier son passage vers Calais, en proposant de rendre entre autres Harfleur où il a laissé une forte garnison d'hommes.

 

Les Français se gaussent et railleurs renvoient son messager avec une réponse négative. 15.000  hommes bien nourris, fougueux, débordants de vie, ...contre 6.000 Anglais "exténués par la faim, la fatigue" et la dysenterie.

 

Dès lors, il ne reste plus à Henry V de se souvenir de la prouesse d'Édouard III, son modèle dont il revendique l'héritage, a réussit à Crécy.

 

Ainsi, le jour des Saints Crépin et Crépinien, "ces Anglais qui devaient vaincre pour ne pas mourir", soudés autour de leur roi faucheront sur des terres fangeuses d'Artois la fine fleur de la chevalerie Française. La journée s’achèvera par le massacre de tous les prisonniers. Henry trouvera l'argument qui justifiera son ordre d'ôter la vie à tant d'hommes.  Puis bien plus tard, à William Shakespeare de bien rouler sa plume entre ses doigts pour que d'une calligraphie assurée, il occulte avec éloquence cette transgression des vertus chevaleresques ayant conduit a une boucherie. On ne retiendra de la pièce du grand dramaturge Anglais que les hauts faits d'armes du rejeton héroïque des Lancastre, qui pourchassé à la tête d'une armée épuisée et affamée avait à 28 ans mérité son titre de roi, confirmé par des faveurs célestes qui avaient choisi le camps de la nouvelle dynastie !

 

La victoire d'Agincourt est pour les Anglais une épopée mythique ; pour les Français, le désastre national d'Azincourt aura des conséquences catastrophiques. 

 

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