HENRI IV

 

1er août 1589 : Henri III de Valois, roi de France, se prépare à donner l'assaut de Paris, avec l'appui militaire de son cousin et héritier, Henri III de Bourbon, roi de Navarre. Ce dernier descend du roi Saint-Louis et en vertu de la loi salique, loi fondamentale du royaume, ce cousin au vingt-et-unième degré, est l'héritier légitime du dernier Valois. Mais dans un pays plongé dans des luttes religieuses sanglantes, l'accession au trône d'Henri de Navarre, un huguenot, qui ne partage pas la religion de plus de 85 % des sujets d'Henri III, pose un problème politique insoluble.

 

Le roi de France qui espère à force de patenôtres, de pèlerinages, d’exercices pénitentiels et notamment d'auto-flagellation engendrer un dauphin, s'en tient aux lois fondamentales du royaume que lui-même n'est pas en droit de changer. Henri de Navarre, que paradoxalement il combat militairement,  sera son héritier. A celui ci de murir politiquement. En se convertissant il contrecarrera les factieux et régnera sur le royaume "très-chrestien" , si la volonté divine l'y appelait.

 

Retour en arrière. Un peu plus d'un an auparavant, le 13 mai 1588, le roi s'est évadé du Louvre, cravachant ferme, "le cul sur la selle" et à franc étrier, sa capitale étant acquise à La Ligue (comme bien d'autres villes du royaume) qui voulait s'emparer de sa personne. Ce mouvement ultra-catholique séditieux, dont une des figures charismatiques est le duc de Guise, fort des soutiens militaires et financiers espagnols, défie le roi à qui elle reproche une politique laxiste envers les protestants. La Ligue a parmi ses objectifs l’éradication totale du protestantisme et refuse de voir Henri de Navarre succéder au roi. Évidemment c'est ici une façon rapide et de "manière image Épinal" de présenter La Ligue. La Ligue c'est un mouvement complexe, qui combat un pouvoir royal en manque d'absolutisme, et qui se hausserait volontiers au niveau "des grands" ;  c'est un courant politique qui n'aurait rien contre un roi élu, qui respecterait les privilèges des villes....Mais ici on s'en tiendra à l'image d’Épinal, par manque de temps et parce que La Ligue est caricaturale  dans ses travers et intransigeances religieuses. Elle est composée d'agités du chapelet qui enverraient griller en enfer tous les luthériens.

 

Henri III est humilié par cette ligue factieuse qui fait la pluie et le mauvais temps. Temps sombres pour le roi ! Il s'est débiné de son palais, comme un vulgaire taulard se serait carapaté de la prison du Châtelet. Et s'il n'avait pas cavalé comme un dératé loin de Paris, à l'heure qu'il est, La Ligue n'écrirait-elle pas sa nécrologie ?

 

De Chartres où il a trouvé refuge, Henri de Valois retrouve un minimum de dignité royale pour y draper Sa Majesté meurtrie ; en bon politique, cela lui permet sans trop barguigner d'accepter de négocier avec le duc de Guise. Au nom de son fils, Catherine  de Médicis conduit les pourparlers avec La Ligue. Même l'esprit retors de la reine-mère ne peut rien faire face à l'évidence : La Ligue c'est le pot de fer et le roi, le pot de terre. Et puis la vieille reine ne se sent-elle plus proche des catholiques que des huguenots !?

 

Henri III ne peut que s'incliner devant les exigences des représentants de ses sujets rebelles. Les juristes dégagent les points essentiels qui reflètent les volontés de La Ligue et qui font être traduites dans une "loi inviolable et fondamentale". Il est rappelé que le roi appartient à la "religion catholique, apostolique et romaine". Et cette catholicité affichée et réaffirmée conduit le souverain à sommer ses sujets à ne pas "prêter obéissance à prince quelconque qui soit hérétique ou fauteur d'hérésie" ; exit Henri de Navarre !  de plus le roi doit s'engager à ne donner des charges civiles ou militaires, qu'à ceux qui sont de "sa religion".  Et comme cela ne suffit pas, le roi s'engage à "extirper de notre royaume, pays et terres de notre obéissance, tous schismes et hérésies condamnés par les saints conciles et principalement celui de Trente, sans faire jamais aucune paix ou trêve avec les hérétiques, ni aucun édit en leur faveur". Après que ces fondamentaux aient été couchés par écrit, le roi appose sur ce document sa signature le 15 juillet 1588 à Rouen. Puis ce contrat arraché au prince et dit "Édit d'Union" est scellé solennellement d'un cachet de cire de couleur verte. Rageur Henri III aplati sous le rouleau compresseur de La Ligue dissimule ses vrais sentiments. Obligé de fuir son palais, obligé d'ouvrir des négociations et de signer l’Édit d'Union, le roi se sent injurié. Mais démuni et toute honte bue, l'esprit finassier qu’il tient de sa mère lui conseille de  gagner du temps et de feindre d'être l'outil utile aux  ambitions des ligueurs. Tant qu'il simule de les servir, cachant ses velléités de vengeance, il a des chances de rester roi.

 

Perspicace Henri III ne  cède pas sur une exigence du duc de Guise et relayée par la reine-mère ; même pressé par Catherine,  le duc de Guise, les parisiens, Henri ne rentrera pas à Paris. Les paroles rassurantes et doucereuses du duc de Guise ressemblent au gruyère dont on se sert pour attirer une souris vers la tapette. Et ce n'est pas parce La Ligue lui a fait la réputation d’être homosexuel que les parisiens frondeurs vont réussir à le leurrer comme on berne une souris avec un morceau de fromage.

 

Le 16 octobre suivant, le roi ouvrait solennellement au château de Blois où il avait fixé provisoirement sa résidence les États Généraux. Informé que les ligueurs veulent le déposer, le 23 décembre 1588 Henri III fait assassiner à Blois le duc de Guise, son frère, arrêter plusieurs membres influents de La Ligue et tutti quanti. La mort du duc de Guise provoque un séisme politique qui isole encore plus Henri III de ses sujets catholiques. Plusieurs villes se révoltent contre l'autorité royale. Henri III qui avait entamé des pourparlers secrets avec Henri de Navarre depuis un an, officialise son alliance avec ce dernier en avril 1589. Ensemble, après avoir su rallier les catholiques modérés, les deux princes mettent le siège devant Paris, qu'ils doivent investir  le 2 août 1589.

 

1er août 1589. Jacques Clément un moine venu de Paris parvient à approcher Henri III qui s'est installé à Saint-Cloud. Le roi assis sur sa chaise percée, occupé à ses besoins,  le reçoit habillé d'une simple robe de chambre. Et le dominicain fanatique, armé plus par les ligueurs que par dieu,  plonge dans le bas-ventre du roi son couteau. Puis meurt.

 

Le 2 août, Henri III agonisant confirme solennellement Henri de Navarre dans son rôle d'héritier. Puis meurt. Le décès d'Henri III fait voler en éclat l’alliance entre les huguenots et les fidèles catholiques ralliés à Henri III. Désormais  Henri IV est contraint de lever le siège de Paris. Tandis que les parisiens célèbrent dans l'allégresse la mort du dernier Valois, le nouveau roi, entouré d'une poignée de fidèles se retire. Habitué aux échecs, après un moment de découragement il se reprend, et sûr de son droit, il échafaude des plans pour conquérir son royaume, même si le rapport de force lui est totalement défavorable.

 

Plusieurs années de campagnes militaires, beaucoup de diplomatie et une conversion au catholicisme seront nécessaires pour qu'Henri IV accède enfin au trône de France, et mette fin à 36 ans de guerre de religion qui ont laissé le royaume exsangue.

 

Avec l'arrivée du premier souverain de la dynastie des Bourbon, la pacification du royaume va de pair avec la restauration de l'autorité monarchique, et la paix civile avec l'essor de l'économie. Pacifié sur le plan intérieur, la France est à nouveau une puissance militaire redoutable, dont les stratégies diplomatiques rassurent les alliés et inquiètent les autres. Tout se qui est fait pour que la nouvelle dynastie des Bourbons s'impose aussi bien à l’intérieur qu'à l'extérieur des frontières a un coût que le ministre Sully gère en  équilibrant les dépenses et les recettes. Au peuple de payer la paix civile restaurée, l'éclat de la monarchie, une armée redoutable. Même si cela coute cher au trésor royal, la nouvelle dynastie doit rayonner, et l'urbanisme entre aussi dans le périmètre des ambitions du roi. Comme sa vielle ennemie Catherine de Médicis, Henri IV assoit le symbole du pouvoir dans la pierre.

 

Le fondateur de la dynastie a plusieurs plans pour sa capitale, qu'il finit par aimer alors qu'elle lui a fermé ses portes pendant des années. Mais Henri IV a pardonné. Du Louvre, la résidence des derniers Valois d'où il règne en maître, Il projette ce qu'on appelle le "Grand Dessein", c'est à dire la réunion du château du Louvre, au palais des Tuileries.

 

Le roi déborde de projets, y compris guerriers, mais pressuré financièrement le peuple est excédé. Il grogne contre le despote.

 

Mais tout va changer le 14 mai 1610. Ce jour là,  alors qu’Henri IV se prépare à partir le lendemain en guerre, il est tué par Ravaillac.

 

L'assassinat du souverain relève du drame. La nouvelle de sa mort se répand comme une trainée de poudre, à Paris, mais aussi dans tout le royaume. Elle laisse le peuple hagard, désorienté. Le chroniqueur contemporain Pierre de l'Estoile qui a vécu l'évènement décrit ce dernier comme traumatisant pour le peuple [...] "Les boutiques se ferment ; chacun crie, pleure et se lamente, grands et petits, jeunes et vieux ; les femmes et les filles s’en prennent aux cheveux […]. Imprévue, brutale, sa mort surprend et inquiète. Le nouveau roi est un enfant et chacun sait que les régences réveillent les ambitieux prêts à déstabiliser la paix civile pour assouvir leur soif du pouvoir. De plus, la seule arrestation de Ravaillac ne satisfait pas le peuple qui pressent un complot dont les vrais coupables et leurs intentions demeurent cachés.

 

En 1589, un peuple en liesse avait fêté l'assassinat d'Henri III par Jacques Clément, régicide considéré comme inspiré par Dieu ; Henri IV a échappé à une vingtaine de tentatives d'assassinats. La dernière remonte à décembre 1594. Perpétuée par Jean Chastel, un élève des Jésuites, elle n'a pas émue le peuple ! Mais le 14 mai 1610,  si pour les besoins de l'enquête Jacques Ravaillac n'avait pas été mis à l'abri à la Conciergerie, il aurait immédiatement mis en morceaux par les parisiens.

 

Michelet tire cette conclusion :

 

"Par un revirement inattendu, le peuple s’aperçut qu’il aimait Henri IV. La légende commence le jour de la mort ; elle va grandissant par la comparaison de ce qui est et de ce qui fut".

 

A sa mort, le roi ne manquera pas de panégyristes. Ils construiront la légende du monarque idéal qui dans les premiers temps de la révolution était pour les théoriciens de 1789, le modèle duquel Louis XVI devait se rapprocher. Aujourd'hui encore, Henri IV est l'image du "bon roi" qui aimait son peuple. Et réciproquement.

 

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